Joëlle Jakubiak
Exposition côtéCour – » 250 grammes »
Joëlle Jakubiak (Lens, 1983) s’est formée à l’école des beaux-arts de Dunkerque, ville où elle vit et travaille, au sein des ateliers Fructôse. Plasticienne polyvalente, elle crée des œuvres poétiques entre peinture, estampe, sculpture et installation. Son vocabulaire plastique prend tantôt des formes organiques – concrétion, lichens, proliférations… – ou s’articule de manière géométrique et sérielle. Son approche minimaliste privilégie les matériaux bruts (bâche plastique, papier, colle liquide, sulfate de fer…), des outils rudimentaires, ainsi que la répétition de gestes simples – comme le piquetage, le frottage, le grattage, le perçage, le martèlement – mettant les matériaux à l’épreuve. L’artiste se définit comme une « provocatrice de micro-événements » qui entretient avec ses médiums une relation libre, inventive et expérimentale. En cherchant à soumettre les matériaux à des phénomènes naturels et chimiques (chaleur extrême, humidité importante, oxydation), elle explore leurs limites et leurs potentialités. Pour ce faire, le temps long est un allié précieux pour générer ces métamorphoses, en lien étroit avec les procédés photographiques primitifs (tels que le sténopé) et ceux de la gravure, réduits à leur essence. Le geste de transfert est au cœur de sa démarche. Elle prélève directement à même les surfaces – lieux, graffitis, matières… – pour recueillir les stigmates et les marques du temps afin d’en révéler les strates et par là de nouvelles images. Au sein de cette « archéographie »[1], il s’agit pour elle de remonter à l’origine des choses en déplaçant la picturalité vers un ailleurs.
Depuis trois ans, plusieurs grandes plaques d’acier (issues d’anciennes bobines découpées de l’usine ArcelorMittal de Dunkerque) sont vissées au sol de l’atelier. Après les avoir humidifiées à grandes eaux, l’artiste y appose des feuilles de papier qui s’imprègnent et se chargent de métal oxydé en générant toute une imagerie fabuleuse. Ici pas d’encre de gravure ni de chimies photographiques ; l’eau grave et la rouille fait son œuvre. Les plaques d’acier sont elles-même matrices. Leur lente érosion est la condition de révélation d’images à la fois brutes et contemplatives au sein des surfaces de papier.
C’est au travers de ce procédé que naissent toute une série de travaux, dont 250 grammes[2] exposé dans l’espace Côté Cour de L’H du siège. Cette oeuvre a été effectuée en lien avec les quartiers de la Lainière (Roubaix, Wattrelos) et de l’Union (Tourcoing) de juin à juillet 2023[3]. Les feuilles de papier, oxydées à l’atelier, ont ensuite été pliées de manière identique et sérielle sous la forme de barres de métal quadrangulaires. L’artiste évoque ici les profilés d’acier, ossatures des friches industrielles de la métropole lilloise aussi bien que d’autres usines du territoire, comme celle de Dunkerque, ville où elle travaille. Entre l’atelier et le patrimoine architectural industriel, Joëlle Jakubiak boucle le cours des choses en faisant résonner ses médiums : à la fois origines, procédés et résultats. Les plaques d’acier d’ArcelorMittal deviennent matrices pour ces faux-profilés de papier évoquant les usines régionales désaffectées. L’artiste œuvre ainsi à « remonter à l’origine des choses » et résume ainsi sa création : « je pars d’une plaque industrielle et j’en reviens au tas de poussière ». Les matériaux, souvent pauvres, fins et fragiles, sont transcendés, générant pour les spectateur·ices un trouble visuel et haptique, faisant basculer l’oeuvre du côté du simulacre, tout en étant constitués de la matière même à l’origine de l’illusion.
Les faux-profilés d’acier, posés à même le mur de l’espace d’exposition, créent un jeu optique et d’ombres, ondoyant et géométrique. L’équilibre est précaire, en proie à l’effondrement. Les piliers ne sont plus soutien.« Ici les tubes aciers sont de papier et ne supporteront pas les murs d’une usine, bien au contraire, ils viennent s’appuyer légèrement sur la cimaise d’exposition comme pour nous signifier que tout autour de nous est particulièrement fragile. »[4] 250 grammes jette le trouble, suscite l’étonnement et porte en creux le dilemme de l’héritage industriel de la région : entre disparition, mutation et célébration.
H. D.
[1]Sauf mention contraire, les citations entre guillemets sont des propos de l’artiste. / [2]Le titre de l’oeuvre fait référence au grammage du papier utilisé pour cette œuvre et joue de l’ambiguïté générée visuellement. Le spectateur peut imaginer un poids conséquent de l’oeuvre qui semble être en acier et non en papier. / [3] 250g a été réalisée lors d’une résidence de recherche et de création (Groupe A – Coopérative culturelle) dans le cadre du Programme de résidence R.A.U # 8 (Regard d’artiste sur l’Urbanisme). / [4] Pascal Marquilly.
côtéCour, programme d’exposition initié par L’H du Siège. Il a pour objet la mise en lumière de démarches artistiques émergentes et singulières. Ce dispositif s’inscrit dans les missions du centre d’art, à savoir le soutien à la création et sa diffusion.
Visible du 19 septembre au 22 novembre 2025 – ouvert du mardi au samedi de 14h à 18h
sauf jours fériés, entrée gratuite.
Légende du visuel : détails, L’aube des rimes, dessin sur papier, chlorophylle, encre de chine, crayon, 56x76cm, 2024
Photo : © Peter Lökös © ADAGP